La première fois que je l'ai vu, il était garé à côté d'une moto,
dans les années soixante, à Plovdiv, paisible bourgade de Bulgarie
qu'on traversait pour aller en Turquie, en 2 CV évidemment. Aucune
marque de fabrication sur ce trois roues. Sa carrosserie de toile
et son aspect général faisait penser à ces petits engins de fabrication
artisanale sur lesquels des bricoleurs se sont échinés dans nos pays
occidentaux durant les années de pénurie d'après guerre. J'en ai vu
partir à la pêche dans de telles machines à moteurs 125 cc, et revenir
en tram, pour aller la rechercher le prochain jour de congé, la boite
à
outils à la main. J'en ai vu d'autres ne jamais finir de riveter des
tôles autour de quatre tubes et d'un moteur JAP. La pénurie accouchait
de l'imagination en ce temps là. Ce truc à trois roues en toile à
Plovdiv faisait rêver. Mais personne aux alentours pour expliquer
sa provenance. En dehors de quelques camions, on ne voyait guère d'engins
à moteurs en ce temps là en Bulgarie. Les chevaux tirant des calèches
faisaient leur crottin dans une bâche tendue entre les brancards.
On jardinait beaucoup en Bulgarie. Il ne restait donc qu'à photographier
le mystérieux trois roues. On ne sait jamais.
Vingt cinq ans plus tard, en 1989, un ami tchèque de passage à Bruxelles,
remarque la photo dans mon album de voyage: "C'est tchécoslovaque"
observe-t-il fièrement. "C'est un Velorex, à mécanique Jawa". Je ne
connaissais pas encore la célèbre marque slovaque de side-cars, mais
j'ai toujours eu une tendresse particulière pour les belles et robustes
motos Jawa. Devant ma curiosité aiguisée, l'ami praguois précise:
"A l'origine ce tricycle avait été fabriqué à l'intention des anciens
combattants. C'était poussif avec un moteur 250 cc. Plus tard, ils
ont mis un 350 bi-cylindre. On en trouve tant qu'on veut, je peux
t'en chercher un…". J'accepte évidemment. Mais l'ami est un peu glandeur.
Ce n'est qu'en novembre 93 qu'il m'envoie trois photos de l'acquisition.
Entoilage (comme on dit pour les avions) neuf, mécanique sérieuse.
Banco. Rendez vous dans une petite localité allemande à la frontière
tchèque. Vite, emprunter une remorque et filer là-bas: 12 heures de
route depuis Bruxelles.
A l'heure convenue, le Velorex venu de Prague par la route
est garé le nez face au trottoir devant les magasins de cette bourgade allemande
où les tchèques viennent faire provisions de produits occidentaux. Une petite
neige commence à le couvrir d'un léger duvet. On va déjeuner, l'ami pragois
sert d'interprète, mais il est bavard et les deux tout jeunes propriétaires
de l'engin n'ont rien à dire. Ils ont acheté le Velorex à un vieux pour le
vendre en occident et s'acheter un petit camion de livraison avec les sous.
C'est tout ce que j'apprendrai. Il y a paraît il en Tchécoslovaquie (ce n'était
encore qu'un seul pays) un club et des courses de Velorex. Mais jamais je
n'obtiendrai d'autres précisions. Les explications du vendeur sur la mise
en route et le maniement sont folklo. Il ne parle pas d'autre langue que le
tchèque dont je ne comprends pas un traître mot. Mais on a vite fait le tour
d'un Velorex, même si cet engin a la curieuse particularité de disposer de
quatre vitesses en marche arrière. "Facile lorsqu'on tombe sur un bouchon
d'autoroute…" ironisera plus tard un ami. Comme la boite de vitesses de moto
ne comporte pas de marche arrière, il suffit d'inverser la polarité du courant
envoyé dans le dynastart pour faire tourner le deux temps à l'envers (le dynastart
est une dynamo qui fonctionne en démarreur lorsqu'on lui fournit du courant).
Les célèbres Messerschmitt roulent en marche arrière suivant le même procédé.
Mais eux au moins ont au tableau de bord une petite lampe qui indique que
le moteur a été lancé à rebrousse-poil et que donc la première fera partir
l'engin à reculons. Sur le Velorex, il faut observer attentivement si l'indicateur
de charge est allumé ou éteint pour savoir si la première partira en avant
ou en arrière. Le sélecteur des quatre vitesse est séquentiel, comme sur les
motos (et les voitures de Formule I). On embarque l'engin sur la remorque.
La nuit tombe.
En huit heures je suis de retour à Bruxelles. Fous rires
tout seul dans la BX à chaque coup d'œil au rétroviseur, en voyant cette espèce
de crapaud aux gros phares se dandiner sur la remorque. Le tour du propriétaire
fait, les angoisses commencent. Non pas mécaniques (l'engin est à la portée
d'un réparateur de vélos) mais administratives. Comment l'immatriculer ? L'administration
belge me propose, faute d'homologation, "un essai destructif sur un aérodrome".
Sans blague ! Coup de chance, au salon de la moto ancienne de Wieze (Belgique),
on me fait connaître un bienfaiteur "qui s'occupe de tout". Et en effet, pour
une croûte de pain, ce génial inconnu m'a obtenu une carte grise moto belge
en 24 heures, et cette facétieuse plaque d'immatriculation qui fait rire les
Anglais: MPH 231. (soit donc en français 375 km/heure). On peut rêver non
?
Lors de mon déménagement en France, j'ai transféré la carte grise à
une de mes filles toujours domiciliée en Belgique. Une sorte de légation
anticipée en attendant de savoir comment on s'y prend pour l'immatriculer
en France. Chaque année le Velorex fait quelques petits tours pour
épater les amis. Il a déjà battu un Coupé Docteur Rolls-Royce, lors
d'un rallye de voitures anciennes, à l'audimat de la curiosité et
des questions des badauds. Même si ça freine très mal, c'est très
amusant à conduire, surtout la capote enlevée. Eviter la marche arrière
capote fermée, c'est du pilotage sans visibilité. Voir aussi la rubrique "Enseignements tirés de quelques années
d'utilisation d'un VELOREX"
pour les expériences mécaniques.